Le bois du chevreuil

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Le bois du chevreuil

Les promenades nez au sol pour détecter ce qui bouge sur le sol offrent parfois de belles surprises, même en hiver quand la nature est endormie. L’autre jour, j’ai eu la chance de tomber sur un beau bois de chevreuil mâle en bordure d’un champ. Avec ses trois pointes, il appartenait à un chevreuil d’au moins trois ans.

Trouvaille inespérée

L’animal est très commun autour de chez moi, venant souvent se nourrir dans les cultures la nuit pour se réfugier dans les bois dans la journée. Certains individus plus hardis que les autres vont jusqu’à fréquenter les jardins du village en hiver, où ils apprécient les choux. Mais si les bois des mâles tombent chaque année, je n’en avais jamais trouvé un seul.

Un joli bois dont les pointes sont polies par les frottements.

Pourtant, durant quelques années, je les ai recherchés avec assiduité, arpentant les mêmes lieux qu’eux. J’ai pu photographier toutes les traces qu’ils peuvent laisser, empreintes, crottes, grattages au sol, frottis sur de jeunes arbres, reposées dans les herbes, coulées dans les buissons, touffes de poils dans les ronces, sauf ce fameux bois.

Une récolte d’automne

Les bois du mâle tombent chaque année en octobre ou novembre, au hasard des déplacements et des activité du chevreuil, la plupart du temps l’un après l’autre. Il est difficile de trouver un beau bois intact, sauf à compter sur la chance, et il est extrêmement rare d’en trouver une paire.

La texture spongieuse bien fraîche de la base du bois.

Le bois, constitué d’un tissu osseux, ne pourrit pas, ou très lentement. Mais il s’altère peu à peu lorsqu’il est soumis aux intempéries, et surtout il est souvent rongé par des micromammifères, et peut-être d’autres espèces plus grandes : vous trouvez à vendre sur Internet des morceaux de bois de cerf pour donner à votre chien. Mon bois, en excellent état avec une partie spongieuse bien visible à la base, est manifestement tombé depuis quelques semaines au plus.

Ça tombe et ça repousse

Dès que les bois tombent, ceux qui les remplaceront commencent à pousser, recouvert d’une peau, le velours. Le mâle que j’ai photographié en mars dernier montre des bois déjà bien repoussés mais toujours recouverts du velours. Ils sont opérationnels à la fin du printemps, quand commence la saison du rut et les combats pour les femelles.

Je suis repéré. Dans deux secondes le mâles aux bois de velours et les deux chevrettes auront disparu dans le bois.

Si les chevreuils sont faciles à voir autour de chez moi surtout au petit matin, s’ils n’ont pas peur de se rapprocher des habitations, la forte pression de chasse qu’ils subissent les rend très méfiants. Dès qu’ils aperçoivent une silhouette humaine, ils prennent la fuite. Pour prendre cette mauvaise photo, j’ai dû utiliser au maximum le zoom numérique de l’appareil photo. Lors de toutes mes tentatives d’approcher assez près pour obtenir une belle photo, j’ai été invariablement détecté très vite, ce qui déclenche une fuite quasi immédiate.

Carte d’identité : Chevreuil (Capreolus capreolus) Cervidé, Artiodactyle

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Si l’abeille disparaissait de la surface du globe…

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…l’homme n’aurait plus que quelques années à vivre. Cette phrase attribuée à Albert Einstein est largement reprise sous diverses variantes par les défenseurs des abeilles et de la nature dans des communiqués de presse, brochures, dépliants et autres documents de communication. Elle apparaît jusqu’au générique de fin de Nos enfants nous accuseront, un film documentaire consacré aux problèmes posés par l’agriculture conventionnelle sorti en 2008,

Une citation doublement fausse…

La prédiction est angoissante et son auteur présumé un solide garant de sa véracité puisque ce fut l’un des plus grands scientifiques du XXe siècle. D’où son efficacité apparente pour soutenir le message de ceux qui se battent pour faire prendre conscience au grand public et aux autorités du drame que représente la disparition des abeilles. Efficacité apparente seulement, car cette citation est doublement fausse.

D’abord parce que les deux tiers de la production agricole mondiale ne dépendent pas de la pollinisation par les animaux. Si les abeilles, et plus généralement les pollinisateurs disparaissaient, l’humanité perdrait beaucoup en qualité de vie, mais son avenir ne serait pas menacé à très court terme. Ensuite parce qu’Einstein n’en est pas l’auteur.

Un physicien génial incompétent en écologie

Snopes, un site Internet spécialisé dans le démontage des rumeurs, a publié en avril 2007 le travail très fouillé de deux de ses collaborateurs autour de cette citation. Leur conclusion ? La plus ancienne mention qui leur est connue remonte à janvier 1994, dans un communiqué de presse distribué par l’Union Nationale de l’Apiculture Française (UNAF) lors d’une manifestation à Bruxelles. Mais la phrase n’a été retrouvée dans aucun écrit d’Einstein, décédé une quarantaine d’années plus tôt, en 1955 et lui est donc faussement attribuée.

Cette conclusion est corroborée par le conservateur des Archives Albert Einstein conservées à l’Université hébraïque de Jérusalem, Roni Grosz. Dans une interview au magazine Gelf à l’occasion de cette enquête de Snopes, il déclare « qu’il n’y avait aucune preuve qu’Einstein ait jamais dit ou écrit cette phrase« , et « qu’Einstein n’avait pas de compétence particulière ni même d’intérêt pour l’écologie, l’entomologie ou les abeilles« .

Un homme d’église trahi par sa mémoire

Je pense avoir trouvé l’auteur de cette citation apocryphe : l’abbé Barthélémy, curé des Bessons près de Saint Chély d’Apcher en Lozère. Ecclésiastique et apiculteur, décédé en 1998, il a écrit de nombreux articles pour la presse apicole. La Revue Française d’Apiculture, édité par l’UNAF, a publié en 1991 dans son numéro 508 l’un de ses articles dans lequel il donne deux phrases à méditer : « La première est du grand physicien allemand Albert Einstein (1879-1955). En voici le sens, à défaut des termes exacts « Si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait que quatre ans à vivre ». »

Pièce justificative

L’abbé Barthélémy cite manifestement de mémoire, et ne garantit pas la littéralité de sa citation. Il a peut-être aussi confondu son auteur. Quelques personnes ont avancé que la phrase était du fondateur de la biodynamie, l’anthroposophe allemand Rudolf Steiner. Einstein-Steiner, les deux noms portent en effet à confusion, le plus célèbre pouvant être venu à l’esprit de l’abbé à la place du moins célèbre. Mais je n’ai pas trouvé non plus cette phrase, ni même quelque chose d’approchant, dans les « Entretiens sur les abeilles » de Steiner.

 

Carte d’identité : Abeille mellifère (Apis mellifera) Apidé, Hyménoptère.

Symphonie en glyphosate majeur « La Saintongeaise »

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En cette période de débat intense autour du renouvellement ou non de l’autorisation du glyphosate, je contribuerai à la discussion et j’exprimerai ma tristesse en images.

C’est parti pour un tour !

Le flamboiement de l’automne dans la plaine céréalière.

Dans les vignes, ce n’est pas mieux.

Pourquoi perdre du temps à couper la machine en bout de rang ?

Même l’herbe du bord du chemin mérite l’extermination chimique.

Vous reprendrez bien de la soupe au poireau ?

Il n’y a pas que le glyphosate, il y a aussi la simazine. Molécule interdite en 2003 en France, photo prise en 2009 au bord d’un champ, le bidon semble tout neuf…

Agonie à gauche d’une bardane, à droite d’une ronce.

Au carabe inconnu tombé dans la grande guerre contre la vie.

Un peu de douceur dans un monde de brutes : à gauche une mauve et à droite une patience résistantes à l’herbicide.

Cartes d’identité : Ronce (Rubus fruticosus) Rosacée ; Bardane (Actium sp.) Astéracée ; Mauve (Malva sp.) Malvacée ; Patience (Rumex sp.) Polygonacée ; Carabe pourpré (Carabus violaceus purpurascens) Coléoptère Carabidé.

Un bouclier de cire

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L’autre jour, une amie m’a signalé l’existence d’une colonie d’abeilles mellifères logées dans un mur avec les rayons visibles. Une telle opportunité de faire de belles photos n’est pas si fréquente. Je m’y suis rendu aussitôt.

Une protection renforcée

La colonie loge dans le mur nord d’une vieille bâtisse en moellons, à six mètres de hauteur environ. Une pierre s’est détachée, laissant dans le mur une ouverture de 17 cm de hauteur sur 14 cm de large donnant accès à une cavité de volume inconnu, mais jugé suffisant par l’essaim qui s’est installé début mai d’après le témoignage de la propriétaire des lieux.

La cavité bouchée photographiée du haut d’une échelle un peu courte.

Les nouvelles occupantes ont estimé qu’un trou de vol de cette dimension était du luxe, comparé à l’inconfort thermique qu’il procure. Elles l’ont donc bouché avec deux rayons de protection de laissant que de petites fentes de communication avec l’intérieur sur le côté Est, c’est à dire à l’opposé des vents dominants, et en bas.

Un sacré paquet de cire

Fait remarquable, ces rayons de protection sont constitués d’une lame de cire de près d’un centimètre d’épaisseur. Les cirières ont dû travailler plusieurs semaines pour arriver à un tel résultat : bâtir tous les rayons du nid nécessaires à l’élevage des larves et au stockage du miel, plus ces deux rayons-boucliers, assurance contre les mauvaises conditions météorologiques hivernales.

Zoom sur le bouclier de cire : la trame hexagonale d’un rayon classique est bien visible, mais les parois des alvéoles sont tout juste ébauchées.

La construction de rayons renforcés de ce genre n’est pas une nouveauté pour les abeilles mellifères. Elle est régulièrement signalée à l’occasion de la description de nids construits en plein air. Mais elle n’est pas habituelle. Ce n’est qu’un pis-aller, pour palier aux défauts d’un logement que les abeilles ont occupé faute d’avoir pu trouver un lieu plus confortable.

Une colonie normale

Mis à part cette caractéristique, la colonie est normale. Derrière les deux boucliers de cire, j’ai pu entrevoir un rayon classique aux alvéoles bien formés et profonds, avec des ouvrières s’affairant dessus. Impossible de voir le reste du nid, et de savoir combien de rayons il compte. La cavité semble modeste. Les abeilles ont-elles assez de place pour stocker tout le miel nécessaire à leur survie hivernale ? L’avenir le dira.

À gauche, la fente entre le mur et le bouclier de protection laisse entrevoir un rayon normal. À droite, le trou de vol au bas des rayons. Ce sont des abeilles à dominance noire avec des signes d’hybridation avec les italiennes.

Le trou de vol se situe au bas à droite des rayons. Les butineuses entrent et sortent sans discontinuer, rapportant nectar et pollen prélevés sur les nombreux lierres qui fleurissent sur les arbres et les murs des alentours. Quelques gardiennes suffisent à surveiller le trafic. Il n’y a aucun signe de stress dû aux attaques des frelons asiatiques. D’ailleurs je n’en ai vu aucun durant la demi-heure qu’ont duré mes observations. Ils devraient pourtant être nombreux à ce moment de l’année.

 

Carte d’identité : Abeille mellifère (Apis mellifera) Apidé, Hyménoptère.

 

Un monde sans abeilles se prépare

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L’intelligence collective humaine est confrontée à de nombreux défis, tel celui de la disparition des pollinisateurs, dont le cas très médiatisé de l’abeille mellifère n’est que le sommet émergé de l’iceberg. Si certains préconisent des solutions de bon sens, comme la remise en question du modèle « tout chimique » de l’agriculture conventionnelle, d’autres estiment que les effets négatifs de la technologie peuvent être réparés par encore plus de technologie.

 

Des insectes obstacles au progrès

Prenons l’exemple de la tomate, l’un des légumes les plus consommés, donc les plus cultivés au monde, avec une production commerciale totale de 170 millions de tonnes en 2016 d’après la FAO. Elle est pollinisée en Europe par les bourdons, aidés dans le Midi par les xylocopes, les grosses abeilles charpentières.

Quand les hollandais ont commencé à produire de la tomate sous serre en hiver dans les années 1960, ils se sont aperçus que les ruches sur lesquelles ils comptaient pour polliniser les fleurs n’étaient pas suffisamment efficaces. Le pollen n’est libéré que lorsque la fleur est excitée par une vibration qui correspond à celle du vol des bourdons, pas de l’abeille mellifère. Ils ont donc fabriqué des vibreurs électriques et payé des gens pour exciter manuellement les fleurs de tomate.

Pollinisation de la tomate par vibration naturelle, et par vibration artificielle (prototype américain de vibreur bricolé pour petits producteurs).

Jusqu’à ce qu’un petit malin fasse fortune en trouvant l’astuce pour briser la diapose hivernale des reines de bourdon et leur loue un bon prix des ruches de bourdons. Avec des dégâts collatéraux non négligeables comme la raréfaction des bourdons en Turquie, où ils étaient prélevés dans le milieu naturel, ou l’émergence de maladies dans les élevages.

Une première solution : les OGM

Une équipe japonaise a publié en mars 2017 dans la revue Nature un article au titre abscond : « Rapid breeding of parthenocarpic tomato plants using CRISPR/Cas9 » que l’on peut traduire par « Production rapide de plants de tomate parthénocarpiques en utilisant des ciseaux moléculaires ». Par cette technique OGM, ils peuvent produire des plants de tomate, et prennent-ils soin de préciser, de nombreuses autres plantes horticoles importantes, formant des fruits sans fécondation.

La tomate OGM japonaise sans pépins.

Le site grand public américain newscientist.com sur lequel j’ai trouvé cette information la résume à sa façon dans son titre : « Gene editing opens doors to seedless fruit with no need for bees » (L’édition de gène ouvre la porte au fruit sans pépins n’ayant pas besoin des abeilles). Tout est dit : les abeilles deviennent inutiles et cerise sur le gâteau vous n’aurez plus de pépins dans votre salade de tomate. C’est le progrès. L’écolo rétrograde se reconnaîtra bientôt non plus à la bougie qui l’éclaire mais aux pépins dans son assiette !

Une seconde solutions : les robots

Mais toutes les plantes ne peuvent pas bénéficier de ces avancées de la science. Par exemple des arbres fruitiers comme le pommier ou l’amandier ne disposent pas de variétés ayant une production importante de fruits de qualité sans pollinisation par les insectes. Mais là encore, la technologie sera salvatrice : des drones miniaturisés les remplaceront.

Le dessin en 3D du projet de drone pollinisateur Beeonic.

Le n°8 de la web-revue Les Entomonautes a publié en juillet un petit article fort instructif évoquant le sujet. Plusieurs équipes, des États Unis au Japon en passant par l’Europe, rivalisent d’inventivité en la matière. Certaines n’en sont qu’au concept, comme Beeonics, d’autres ont construits des prototypes. Avec d’évidentes arrière-pensées commerciales, le déclin des abeilles ouvrant la perspective de juteux marchés avec les agriculteurs.

Bientôt, l’un des arguments les plus forts des protecteurs de la biodiversité, les services qu’elle rend pour la pollinisation des cultures, risque de ne plus être pris en compte par nos décideurs puisque des solutions technologiques alternatives, facteurs de sacro-sainte croissance, existeront. Nous vivons une époque formidable, comme disait Reiser.