Que reste-t-il à voir dans nos campagnes ? 1. Le champ de blé

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J’ai la malchance d’habiter une région d’agriculture intensive. La nature ne cesse de se vider de ses insectes, avec une nette accélération depuis une quinzaine d’années. Aujourd’hui, je m’ennuie parfois en me promenant, presque rien ne vole ou court au bord des chemins. Pour savoir quelles espèces résistent encore, j’ai passé une heure dans un champ de blé.

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Le champ de blé exploré, avec au fond la prairie qui le borde.

Des punaises assez nombreuses

Pendant ma promenade sur les bords et à l’intérieur du champ, le seul insecte que j’ai vu en nombre, au point de n’avoir pas compté tous les individus rencontrés, est le pentatome méridional. J’ai croisée deux de ses cousines. Une punaise des grains du genre Eurygaster vue à trois exemplaires, deux formes sombres et une forme claire (je ne me suis pas aventuré à déterminer l’espèce sur une simple photo). Et une larve de la punaise verte.

De haut en bas et de gauche à droite : pentatome méridional, larve de punaise verte, punaise des grains forme sombre et forme claire.

Ces trois espèces sont à leur place dans le champ de blé. Végétariennes, spécialisées dans le pompage des graines en formation avec leur rostre piqueur, elles ne manquaient pas de ressources à exploiter.

Des papillons égarés

Bien que les pieds de blés soient desséchés, j’ai croisé quelques papillons durant mon périple. Deux exemplaires du cuivré commun, un exemplaire du collier-de-corail et un exemplaire du myrtil. Ces papillons encore courants dans les environs ne faisaient manifestement que passer dans le champ. Les plantes-hôtes de leurs chenilles étaient absentes et aucune fleur à butiner ne pouvait les attirer.

À gauche myrtil, en haut à droite cuivré commun et en bas à droite collier-de-corail.

Le champ est bordé par un bois, un champ de tournesol, un champ de maïs et une prairie. Manifestement, ces trois papillons viennent de la prairie voisine, le seul endroit accueillant pour eux.

De rares sauterelles

Les deux plus gros insectes rencontrés étaient des sauterelles adultes : une grande sauterelle verte et une decticelle cendrée. Toutes deux consomment des proies animales, essentiellement des insectes, mais peuvent compléter leur régime par des végétaux. Toutes deux sont fréquentes dans les environs.

À gauche grande sauterelle verte et à droite decticelle cendrée.

La decticelle cendrée, si elle se trouve dans les pelouses sèches ou les friches envahies par les arbustes, fréquente surtout les lisières des bois. Je l’ai vue à 10 mètres du bois qui borde le champ. La grande sauterelle verte par contre est l’un des rares insectes à s’être bien adapté aux méthodes culturales modernes, et fait partie de la faune régulière des champs de céréales.

Une belle araignée

Enfin, pour clore le chapitre des prédateurs, j’ai vu près du sol une superbe toile en nappe de l’agélène labyrinthe, une cousine de la tégénaire des maisons. Cette toile se termine par un tube servant de refuge à l’araignée. L’agélène labyrinthe se trouve dans les milieux chauds et secs à végétation basse, construisant sa toile dans les plantes herbacées ou dans les buissons.

L’agélène labyrinthe au fond de sa retraite au milieu de sa toile.

Je m’attendais à trouver des coccinelles, généralement présentes en nombre à cette période de l’année dans les champs de céréales, dont elles sont chassées par les moissons. Leur absence est-elle due au temps exceptionnellement chaud du mois de juin qui aurait accéléré leur développement et provoqué leur départ précoce du champ, ou bien est-ce une raréfaction plus inquiétante ? Question en suspend à trancher l’an prochain.

 

Cartes d’identité : Pentatome méridional (Carpocoris mediterraneus) Pentatomidé, Hétéroptère ; Punaise des grains (Eurygaster sp.) Scutelléridé, Hétéroptère ; Punaise verte (Palomena prasina) Pentatomidé, Hétéroptère ; Cuivré commun (Lycaena phlaeas) Lycénidé, Lépidoptère ; Collier-de-corail (Aricia agestis) Lycénidé, Lépidoptère ; Myrtil (Maniola jurtina) Nymphalidé, Lépidoptère ; Grande sauterelle verte (Tettigonia viridissima) Tettigonidé, Orthoptère ; Decticelle cendrée (Pholidoptera grisoaptera) Tettigonidé, Orthoptères ; Agélène labyrinthe (Agelena labyrinthica) Agélénidé, Araignée.

Quand le chat n’est plus là, les oiseaux nichent

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Nous avons longtemps eu des chats, compagnons très affectueux mais malheureusement très destructeurs pour la biodiversité. Depuis dix ans que nous n’en avons plus, le comportement des oiseaux nicheurs dans le jardin a changé de façon spectaculaire.

À l’époque des chats, les rares nids que nous pouvions détecter étaient soigneusement camouflés et souvent placés très en hauteur. Aujourd’hui, un simple arbuste de 2 mètres de haut peut abriter un nid, plus ou moins bien camouflé.

Nid de verdier dans un laurier-tin

Ce nid de verdier se trouve dans un laurier-tin en bordure d’un sentier qui traverse la pelouse pour conduire au poulailler. C’est l’envol régulier des oiseaux à notre passage lors de sa construction qui nous a permis de le repérer.

Les oisillons nouveaux-nés sont affamés.

Au coin de la maison, dans la haie basse qui borde la rue, c’est un couple de chardonneret qui s’est installé à hauteur des yeux dans un pyracantha. Le camouflage est  sommaire. Inutile d’écarter le feuillage pour photographier la couveuse qui, habituée à nos va-et-vient, prend la pose sans s’enfuir.

Chardonneret en pleine couvaison dans le pyracantha.

Les merles sont nombreux dans notre grand jardin, et les endroits pour nicher ne manquent pas dans les haies touffues, les ronciers ou le petit bois. Un couple a choisi cette année de s’installer dans un rosier peu fourni qui grimpe le long de la paroi de bois du garage.

Le camouflage de ce nid de merle est vraiment minimal.

À 1 mètre 50 du sol, à moins d’un mètre de l’allée d’accès et de la porte, il est très visible et nous n’avons eu aucune peine à le repérer et à suivre les progrès de la couvée. Nos passages répétés, comme la présence de la chienne, ne semblent pas avoir troublé les parents.

Trois merlots prêts à l’envol.

Le pompon de la familiarité revient cependant au rougegorge. Cette année, son nid se trouve au sol dans le trou d’un parpaing servant autrefois de support de ruche, bien caché dans le petit bois.

Dans le creux du parpaing, la nichée de rougegorges est bien à l’abri.

Les années précédentes, il a choisi des sites moins camouflés. Son envol à l’approche de la tondeuse a permis ainsi la découverte d’un nid au sol, dont la couvée a pu se développer avec succès.

Au creux d’une touffe de primevère, sous le pommier au milieu de la pelouse, les jeunes rougegorges sont prêts à quitter le nid.

D’autres fois, il préfère l’abri d’un toit et bâtit son nid entre les bottes de paille destinées aux poules ou sur une étagère du garage.

La présence du photographe ne trouble pas la couveuse, habituée à ses passages réguliers pour accéder à la voiture.

Quand la porte-fenêtre reste ouverte en permanence, nous avons même droit à des visites de politesse. Il sait entretenir des relations de bon voisinage !

Il y a quelques années, le chat aimait dormir sur ce fauteuil.

 

Carte d’identité : Verdier d’Europe (Carduelis chloris), chardonneret élégant (Carduelis carduelis), merle noir (Turdus merula) et rougegorge familier (Erithacus rubecula) Passereaux, Oiseaux.

 

 

La cigale rouge et Donald Trump, fable moderne

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Donald Trump, fidèle à ses promesses électorales (peut-on lui en tenir rigueur ? on râle assez quand ces promesses ne sont pas tenues), nie la réalité du réchauffement climatique et souhaite retirer son pays de l’accord de Paris. Cette grande actualité internationale fait écho à une toute petite actualité dans mon jardin : en nettoyant un massif d’iris, ma compagne a trouvé une exuvie de cigale rouge.

Une méditerranéenne en pleine expansion

Il y a 29 ans, quand nous avons emménagé dans la maison, la cigale rouge n’était présente dans les environs que dans un seul lieu très particulier. Un bois de chênes verts rabougris poussant sur un terrain rocailleux, transformé en ball-trap. Cet aménagement, évitant la plantation d’une vigne, a conservé intact un micromilieu buissonneux et chaud favorable à la cigale, une méridionale quittant parfois le Midi pour s’aventurer jusqu’à la forêt de Fontainebleau.

L’exuvie de cigale rouge sur une feuille d’iris

Dans les années 1990, nous avons commencé à entendre la cigale chez nous, à deux ou trois kilomètres à vol d’oiseau du ball-trap. Un chant de temps en temps, venant le plus souvent d’un gros cerisier qu’elle semblait apprécier plus particulièrement. Dans les années 2000, nous avons entendu deux, parfois trois chants en même temps, signe d’un renforcement des populations. Et cette année pour la première fois nous avons la preuve que la cigale rouge se reproduit dans notre jardin.

Mineuse de fond.

La femelle pond ses œufs en été à l’intérieur d’incisions pratiquées dans des rameaux. Les jeunes larves se laissent tomber au sol dès leur éclosion à l’automne, et s’y enfoncent pour mener une vie souterraine. Parfaitement armées pour creuser la terre la plus dure grâce à leurs pattes avant aplaties en pelle et munies de pointes servant de pic, elle se nourrissent en pompant la sève des racines.

La patte avant transformée en pelle et en pioche est bien visible

Après quatre ans passés dans le sol, leur développement terminé, elles sortent du sol à la fin du printemps et grimpent sur la végétation, un piquet ou autre support de ce genre. Leur peau se fend et l’adulte émerge, très vulnérable durant quelques heures, tant que son corps n’est pas sec. La peau vide de la larve, appelée exuvie, reste longtemps accrochée sur son support, bien visible pour qui sait où la chercher.

Ça chauffe pour les cigales

Si Donald Trump ne perçoit pas, ou ne veut pas percevoir le changement climatique, la cigale rouge y est très sensible et en profite. Son expansion spectaculaire autour de chez moi en trente ans n’est bien sûr pas un fait isolé. Quand je roule fenêtre ouverte en été sur les routes de ma région, je l’entends de plus en plus haut vers le nord. Le point le plus septentrional que j’ai relevé jusqu’à présent se situe près de Lusignan, à une centaine de kilomètres plus au nord.

L’adulte, reconnaissable aux nervures vertes de ses ailes (elles sont rouges chez la majorité des individus).

Autre preuve du changement climatique, la cigale rouge apparaît de plus en plus tôt. Bien sûr, il y a des fluctuations annuelles en fonction des conditions climatiques. Mais l’avancement est net : j’entendais les premières cigales vers la mi-juin il y a trente ans, cette année j’ai noté le premier chant le 21 mai. Si Donald Trump conforte les États Unis dans leur consommation immodérée d’énergies fossiles, le taux des gaz à effet de serre risque de continuer encore à augmenter dans l’atmosphère. À ce rythme dans trente ans, si je suis toujours là pour les entendre, les cigales pourraient chanter dès la fin du mois d’avril, et remonter jusqu’à Bruxelles ou Amsterdam !

 

Carte d’identité : Cigale rouge (Tibicina haematodes), Cicadidé, Homoptère

Un panneau avalé par un tronc

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La croissance des arbres est si lente qu’ils nous semblent ne jamais changer. Nous les considérons trop souvent comme des objets inanimés alors que la vie bouillonne en eux et fait son lent travail de croissance.

Le martyre des arbres

Lors de mes promenades dans la campagne, rien de plus habituel que de croiser un arbre servant de vulgaire poteau. Cas des plus classiques, le panneau « Propriété privée », « Chasse gardée » ou « Réserve de chasse et de faune sauvage » fixé sur un tronc au bord du chemin. Un ou deux clous enfoncés au cœur du bois, et le tour est joué.

Un panneau fraîchement cloué sur un jeune arbre

Un arbre vivant étant bien plus haut, plus solide et plus pérenne qu’un simple piquet, il semble logique de l’utiliser à cet effet. Les clous provoquent des blessures bénignes et localisées, qui n’empêchent pas la circulation de la sève. Mais c’est un raisonnement à court terme. Sur le temps long de la vie de l’arbre, le panneau, corps étranger plaqué contre l’écorce du tronc qui ne cesse de s’agrandir au fil des ans devient vite un obstacle à sa croissance normale.

Un tronc avaleur

La plupart du temps, la présence du panneau provoque l’apparition de boursouflures de l’écorce trahissant une déformation de la couche de bois vivant. L’arbre est affaibli par la perturbation de la circulation de la sève, qui est plus ou moins ralentie. La résistance mécanique du tronc est diminuée à cause de la déformation et celle-ci peut constituer une porte d’entrée des champignons vers le cœur sain du bois, notamment à cause des clous qui rouillent.

Le panneau déformé et rouillé est peu à peu avalé par le tronc

Mais la vie est une force irrésistible qui parfois se joue de tous les obstacles. Au fil des ans, le lent travail de croissance du tronc finit par surmonter l’obstacle, déformant peu à peu le panneau, l’avalant littéralement. Après quelques siècles les débris du panneau finiront par se retrouver au cœur du tronc si l’arbre a la chance d’échapper à l’abattage. Il n’aura pas bougé de place, toujours cloué sur le cerne correspondant à l’année de sa mise en place. C’est le bois créé année après année qui aura fini par le submerger.

La mort par étranglement

Tant que les canaux de sève peuvent faire circuler le précieux liquide dans le tronc, l’arbre continue à vivre même s’il est plus ou moins affaibli. Les fils de fer ou les ficelles fixés en entourant le tronc sont particulièrement nocifs car ils étranglent l’arbre au sens propre, le privant de sève. Mais l’élan vital est tel que certains arbres parviennent à surmonter l’obstacle ! Belle preuve que « patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », comme disait ce bon La Fontaine.

La ficelle assassine n’aura pas eu le dernier mot : l’obstacle est en passe d’être contourné !

Le temps de l’arbre n’est pas le temps de l’homme. Nous ne le voyons pas grossir, et pourtant la sève bouillonne sous l’écorce qui ne cesse de se craqueler et de se renouveler au fur et à mesure que les cernes de croissance s’accumulent autour du tronc. Alors respectons cette manière si particulière de grandir, et avant d’utiliser un tronc comme support quelconque, rappelons-nous que ce n’est pas un objet inanimé mais qu’il est vivant, comme nous.

Le cocon du grand paon

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Le nettoyage de printemps au jardin réserve toujours des surprises. Hier, en déplaçant une vieille porte de garage en bois laissée quelques années dans un coin et envahie de lierre, je suis tombé sur un gros cocon brunâtre.

Paon de nuit Cocon VA

Le cocon sur la vieille porte

En forme de nasse

Je connais bien ce cocon. D’habitude, je le trouve dans les branches d’un prunellier ou d’une bruyère, sur le tronc d’un arbre. La rencontre n’est pas habituelle, il faut de la patience, ou de la chance. La taille de ce cocon, la soie brunâtre, résistante et rêche et surtout son extrémité effilochée permettent de reconnaître le travail de la chenille du grand paon de nuit.

Paon de nuit Cocon Gros plan VA

Zoom sur l’extrémité caractéristique du cocon des paons de nuit

La partie pointue est tronquée, effilochée et semble ouverte. Mais si vous essayez d’y introduire le petit doigt ou une branchette, vous rencontrez une résistance. Un ensemble de fils ténus s’oppose à l’entrée du corps étranger. Quand le cocon est vieux et vide, car sa solidité le fait souvent rester en place plus d’un an, vous pouvez le décoller de son écorce et étudier sa structure.

Une chenille prévoyante

L’arrondi de la poire est libre. Il contient la dépouille de la chrysalide qui a donné naissance au papillon, un petit paon de nuit de la famille des Saturnidés. Le goulot est encombré de fils de soie enchevêtrés qui, accrochés à la base de sa paroi, sont tous dirigés vers le haut pour boucher l’entrée.

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Le cocon décollé de son support laisse voir sa structure, et la dépouille de la chrysalide.

C’est un système de nasse inversée. Le papillon juste éclos n’a qu’à pousser de la tête sur ce bouchon pour que le passage s’ouvre. Mais un intrus venant de l’extérieur repousse les fils vers l’intérieur et le passage lui est fermé. Ce système compense l’extrême solidité de la paroi du cocon. Le papillon serait incapable de la déchirer pour en sortir. Aussi la chenille prévoit-elle la sortie au moment de sa confection, sans remettre en cause sa solidité.

La fileuse dans tous ses états

Quand elle sort de l’œuf, la jeune chenille est noire ornée de gros tubercules rouges portant des touffes de poils bruns. Elle s’observe à la fin du printemps sur les pommiers, les poiriers, les frênes, les peupliers, les saules et quelques autres arbres feuillus. Son appétit est grand, et si elle échappe aux oiseaux elle grossit très vite.

Paon de nuit Chenilles VA

Jeune chenille à gauche et chenille au dernier stade à droite du grand paon de nuit

A la fin de son développement, la chenille est métamorphosée. Son corps boudiné est épais comme le pouce et mesure jusqu’à 12 centimètres de longueur chez les plus grands individus. Le noir est remplacé par un vert éclatant, et les tubercules rouges sont devenus bleus et portent de longs poils noirs. Par sa taille, sa forme et ses couleurs, impossible de confondre la chenille du grand paon de nuit avec celle d’une autre espèce.

 

Fiche d’identité : Grand paon de nuit (Saturnia pyri), Lépidoptère Saturnidé