Ces derniers témoins des paysages d’avant la Grande guerre

Il y a 100 ans, les armes se taisaient momentanément dans la guerre civile européenne de 1914-1945. Ce conflit a entraîné la disparition de l’ancienne civilisation rurale. Les paysans ont payés un lourd tribut de morts et de blessés dans les tranchées, la mutation vers l’agriculture intensive moderne s’est brusquement accélérée avec la reconversion des poudres et explosifs en engrais, des gaz de combat en insecticides, et après 1945 des chars d’assaut en tracteurs.

Un paysan parti de mon village en 1914 rejoindre l’armée ne reconnaîtrait plus grand chose aujourd’hui dans le paysage complètement modifié par l’évolution des techniques de culture et par le remembrement. Mais il pourrait s’accrocher à quelques vieux témoins de ce monde disparu: de grands arbres plantés au milieu des champs, toujours présents aujourd’hui.

Émergeant d’une culture de maïs, voici un noyer. C’est l’un des rares qui subsiste dans les environs. Un vieux voisin m’avait dit, à l’occasion de la tempête de 1999, qu’un ouragan de même force avait ravagé la région en 1935 à une période où les arbres avaient des feuilles. Les noyers de plein champ avaient particulièrement soufferts et bon nombre avaient été arrachés et couchés au sol. Leurs énormes souches avaient attiré des acheteurs allemands qui les payaient bien. D’après ce voisin, ce bois nous est revenu en 1940 sous la forme des crosses des fusils des troupes d’occupation !

Les arbres isolés les plus nombreux sont de vieux châtaigniers noueux. Ils parsèment le plateau, au milieu des champs labourés comme des vignes. Leurs troncs souvent creux abritent oiseaux, petits mammifères, nids de frelons ou d’abeilles mellifères.

L’aspect de leur ramure aux grosses branches qui semblent comme tordues par une force inconnue est particulièrement spectaculaire dans la belle lumière d’un soleil rasant d’une calme journée d’hiver.

Ces châtaigniers sont greffés, bien que les fruits qu’ils produisent soient assez petits. Sur cet arbre, le feuillage et les bogues portés par les grosses branches aériennes, issues du greffon, se distinguent nettement du feuillage plus sombre des rejets vigoureux partant de la base du porte-greffe. Plus personne ne ramasse les châtaignes à l’automne, et ce sont les sangliers qui en profitent.

Parfois, lors d’une promenade dans les bois, vous apercevez l’un de ces châtaigniers au coin d’un chemin. Sa présence indique qu’il n’y a pas si longtemps, ce terrain boisé était un champ labouré ou une vigne, marqueur précieux d’un paysage aujourd’hui disparu.

Ces vieux arbres sont des chefs d’œuvres en péril. Très âgés, les racines blessées ou arrachées par les labours profonds, les branches basses cassées par le passage des gros engins agricoles, le tronc parfois fendu par la chute d’une grosse branche ou un impact de foudre, ils dépérissent à vue d’œil.

Et chaque hiver voit son lot de géants abattus, ou plutôt arrachés à la pelleteuse ou au bulldozer. Les énormes troncs encombrants finissent au bord du champ, le long d’une lisière. Ils serviront de crottier à une genette avant de disparaître sous les ronces et d’être peu à peu digérés par les champignons et les insectes mangeurs de bois.

 

 

 

 

Publicités