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…l’homme n’aurait plus que quelques années à vivre. Cette phrase attribuée à Albert Einstein est largement reprise sous diverses variantes par les défenseurs des abeilles et de la nature dans des communiqués de presse, brochures, dépliants et autres documents de communication. Elle apparaît jusqu’au générique de fin de Nos enfants nous accuseront, un film documentaire consacré aux problèmes posés par l’agriculture conventionnelle sorti en 2008,

Une citation doublement fausse…

La prédiction est angoissante et son auteur présumé un solide garant de sa véracité puisque ce fut l’un des plus grands scientifiques du XXe siècle. D’où son efficacité apparente pour soutenir le message de ceux qui se battent pour faire prendre conscience au grand public et aux autorités du drame que représente la disparition des abeilles. Efficacité apparente seulement, car cette citation est doublement fausse.

D’abord parce que les deux tiers de la production agricole mondiale ne dépendent pas de la pollinisation par les animaux. Si les abeilles, et plus généralement les pollinisateurs disparaissaient, l’humanité perdrait beaucoup en qualité de vie, mais son avenir ne serait pas menacé à très court terme. Ensuite parce qu’Einstein n’en est pas l’auteur.

Un physicien génial incompétent en écologie

Snopes, un site Internet spécialisé dans le démontage des rumeurs, a publié en avril 2007 le travail très fouillé de deux de ses collaborateurs autour de cette citation. Leur conclusion ? La plus ancienne mention qui leur est connue remonte à janvier 1994, dans un communiqué de presse distribué par l’Union Nationale de l’Apiculture Française (UNAF) lors d’une manifestation à Bruxelles. Mais la phrase n’a été retrouvée dans aucun écrit d’Einstein, décédé une quarantaine d’années plus tôt, en 1955 et lui est donc faussement attribuée.

Cette conclusion est corroborée par le conservateur des Archives Albert Einstein conservées à l’Université hébraïque de Jérusalem, Roni Grosz. Dans une interview au magazine Gelf à l’occasion de cette enquête de Snopes, il déclare « qu’il n’y avait aucune preuve qu’Einstein ait jamais dit ou écrit cette phrase« , et « qu’Einstein n’avait pas de compétence particulière ni même d’intérêt pour l’écologie, l’entomologie ou les abeilles« .

Un homme d’église trahi par sa mémoire

Je pense avoir trouvé l’auteur de cette citation apocryphe : l’abbé Barthélémy, curé des Bessons près de Saint Chély d’Apcher en Lozère. Ecclésiastique et apiculteur, décédé en 1998, il a écrit de nombreux articles pour la presse apicole. La Revue Française d’Apiculture, édité par l’UNAF, a publié en 1991 dans son numéro 508 l’un de ses articles dans lequel il donne deux phrases à méditer : « La première est du grand physicien allemand Albert Einstein (1879-1955). En voici le sens, à défaut des termes exacts « Si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait que quatre ans à vivre ». »

Pièce justificative

L’abbé Barthélémy cite manifestement de mémoire, et ne garantit pas la littéralité de sa citation. Il a peut-être aussi confondu son auteur. Quelques personnes ont avancé que la phrase était du fondateur de la biodynamie, l’anthroposophe allemand Rudolf Steiner. Einstein-Steiner, les deux noms portent en effet à confusion, le plus célèbre pouvant être venu à l’esprit de l’abbé à la place du moins célèbre. Mais je n’ai pas trouvé non plus cette phrase, ni même quelque chose d’approchant, dans les « Entretiens sur les abeilles » de Steiner.

 

Carte d’identité : Abeille mellifère (Apis mellifera) Apidé, Hyménoptère.

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